Le paradis a un toit violet !
En voilà une surprise… et moi qui pensais qu’on allait purger l’éternité en plein air sous un ciel bleu et un soleil éclatant…
Ma tête me fait mal… je lui sens une hargne intense contre le reste de mon corps… elle s’en va dédaigneuse à contre sens de mon équilibre me livrant à un tournis désagréable dés que je tente de décoller le hachis de mes muscles de ce plan moelleux qui me recueille maternellement…
Dans un effort monstre, mes paupières se séparent pour me laisser déverser un regard louche sur le décor céleste… un mobilier IKEA et des couleurs chatoyantes !! Décidément, ce qu’il y a comme lolitas chez les anges ! surtout avec le poster de Jude law à moitié nu qui occupe la moitié du mur… pas étonnant qu’il soit l’objet des fantasmes des anges aussi…
Sa tablette de chocolat huilée luit par endroit et ça fait comme des tâches lumineuses qui montrent là où il faut cliquer…
Je tends ma main directement pour cliquer sur le nombril dans un état de lucidité vaporeuse mais je ne touche rien…
Ce n’est qu’un moment plus tard que je comprends que de l’autre côté, un carré de lumière se voile la face par de fines bandelettes d’organza fuchsia brodées et trouées juste là où il faut pour rendre Jude Law encore plus appétissant…
Alors si je suis bien au paradis, ce balcon là s’ouvrira sur l’Eden promis depuis des siècles de vie…
Je me lève alors et me traîne d’un pas démesuré jusqu’à la fenêtre, l’émotion assommée par la douleur et la raison obnubilée… et j’écarte le rideau fuchsia…
Des voitures au paradis ? pffff je veux visiter l’enfer !!
Bon ça va, je sais que je suis dans l’appartement de Nabil mais ma cervelle encore ivre des tumultes de la matinée refuse de dessoûler d’un trait… le réveil reviendrait à me livrer à une réalité crue que j’arrive pas encore à digérer…
Trop de métaphores sur la bouffe !! Je meurs de faim !!
Je reviens plonger dans les draps soyeux qui sentent la fleur d’oranger pour mieux cogiter… la tête en position verticale ne m’est pas de bon conseil en ce moment…
De toute façon je n’oserais pas mettre le nez dehors, timide comme je suis… sans parler de mon petit esprit paranoïde qui me projette un vieux film de jeune ingénue exploitée par un organisme du crime, vendue en chair fraîche (quoique…) à un cannibale milliardaire ayant payé pour ma moelle osseuse et un tambour fait de la peau de mes fesses… ou en fausse blanche préparée à l’offrande au soleil dans un temple zoulou ! Ce n’est pas que l’idée que Nabil soit de ces proxénètes de luxe ne m’ait pas traversé l’esprit, mais il faut dire qu’il pourrait mieux se débrouiller en matière de femmes si c’en était un… pour son intérêt en tout cas !
Je préfère rester là dans la sécurité douillette de ce lit de dimensions vicieuses, victime de mes tergiversations et ma procrastination chronique au risque de crever la dalle…
123, 124 ; 125, 126 papillons sur l’étoffe du drap qui me couvre et pas une présence n’est venue gâcher ma solitude… Nabil doit certainement penser que je dors encore et que je vais me manifester dès que je me lève de mon absence infligée par cet assommoir de J3ayba…
Ce qu’il peut être trop poli des fois ! J’en ai l’estomac qui gargouille !!
Soudain me parvient une voix du couloir chantonnant un air bienheureux qui à mes oreilles équivaut la mélodie du bonheur !!
Une voix de jeune fille espiègle qui, dans un aigu strident, s’égosille :
« A latif, A latif A latif ! Allah ya sidi lm7eba machi bessif !! »
Et comment ! J’approuve ! On ne force pas ses sentiments ! Rien que vient frapper à ma porte pour me délivrer de ma prison volontaire !
Mais elle n’en fait rien ! Elle enchaîne avec un :
« 9eftanek me7loul ya lallaaaa»
Ou encore :
«3jebni zine ana be nekhwa ! »
Punaise ! et la mélodie de mes intestins demeure sourde ! La mélomane devrait, elle, avoir le ventre plein pour dédier généreusement son talent et faire le tour de son registre musical!
« tel3i fo9 lmida ou chet7i bel9a3ida »
O misère ! Maintenant elle s’adonne à une séance artistique de claquettes marocaines qui me projette dans un état de détresse ! La jeune fille paraît avoir plongé dans un état tiers qui ne prendra pas fin avant moi !!
Soudain une deuxième voix se fait entendre, plus enrouée par des va-et-vient d’air à travers une gorge mûre à ce qu’il paraît… elle hèle la jeune écervelée d’un ton sévère :
« Ch3aybia baraka ! »
Par ce simple miracle, les claquettes s’arrêtent mais un youyou hystérique clôture la transe de Ch3aybia avant qu’elle ne batte en retraite dans un silence absolu !!
Je ne voudrais pas rester seule avec cette Ch3aybia ! Dés que je vois Nabil je lui demande de me transférer de ce pavillon !!
Deux coups à la porte me téléportent aussitôt derrière la porte ! Si c’est Ch3aybia alors non merci ! Je préfère crever de faim que de périr au gré de Samaoui !
Ah ! La voix enrouée toussote… enfin du secours !
Je m’arrange un peu les cheveux qui sont en éternel duel contre la ma tendance mode ! Ils se rebellent quand je les veux lisses et tombent raplapla quand je m’escrime à les boucler… et puis ce qu’on s’en fout ! J’ouvre la porte…
Dada Hlima…
Il lui faut une nouvelle à elle seule ! Je ne sais pas qui a écrit ce bouquin intitulé « chaque femme est un roman »… s’il avait vu Dada Hlima, il en aurait rempli une bibliothèque… l’opulence de Dada Hlima devrait y être pour quelque chose mais ça n’est qu’un détail ! Imaginez !!
Dada Hlima a un visage à mille traits… je ne sais comment le décrire mais on peut voir sur son visage raviné se tracer diverses expressions à la fois ! En même temps, on pourrait y lire sa compassion envers la folie de Ch3aybia, son appréhension quant à ma présence à la maison, son inquiétude pour le retard de Nabil, sa colère contre Hmad qui n’a pas ramené la bouteille de gaz à temps laissant ainsi descendre son cake… on pourrait même savoir s’il s’agit d’un cake au chocolat ou aux fruits secs, tellement sont sincères les traits et sillons creusant la face de la bonne vieille dame !!
Dada Hlima ! je crois que je vais aimer cette femme !
Je dois avoir l’air d’un chiot mouillé un jour de tempête parce que le regard de la bonne vieille femme me renvoie l’expression de sa profonde douleur à la vue de mon petit corps frêle et ma petite langue sèche qui pendouille de faim…
On dirait qu’elle s’apprête à me prendre dans ses bras quand elle me lance très maternellement d’une voix gorgée de compassion :
« Tu manges les gombos ? »
« Hein ? »
« Tu connais les gombos ? »
Je ne sais pas si vous pouvez décrire gestuellement un légume mais Dada Hlima le fait ! Elle me dessine une sorte de cône épineux pour désigner lmloukhia ! Comme quoi les légumes c’est vous… et moi de même je l’entends bien !
A quoi bon lui expliquer que sa question discordait avec son expression faciale ! Elle risque de me prendre pour membre de jury dans un star-system et je me verrai persécutée par le talent de ch3aybia…
J’acquiesce tout bonnement avec reconnaissance que les mots ne sauraient drainer…
Elle me regarde un moment avec une certaine inquiétude puis me tend des serviettes propres, me montre mes valises déposées devant l’armoire, puis m’indique la salle de bain… inutile de vous dire qu’elle ne parle plus et qu’elle a définitivement adopté le langage des signes comme mode de communication officiel entre nous deux… aussi bien que lorsque je lui marmotte un merci timide elle me répond d’un geste standard qui pourrait signifier : baraka, la ferme, je t’emmerde… c’est selon le contexte et l’actuel de mon cas m’emplit tout juste de gratitude.
On dirait que je suis à la parfumerie de Hassan au Maarif !
Je compte là au moins une vingtaine de marques de shampooing pour tout les types de cheveux, des plus gras aux plus rêches… moi je n’ai pas la tignasse touffue et ce n’ai pas un shampooing qu’il me faut pour rendre mes tiffes moins ternes… bref je prends un flacon standard pour me frictionner le crâne…
Cette nuit dans les Chonzélysé me donne des démangeaisons partout… ce n’est sûrement que mon imagination qui me fait percevoir sur mon front le parcours d’un bataillon de poux bruns… je l’espère vivement car si je mène cette guerre je perds mon territoire chevelu pour au moins quelques mois…
Je sais pas pour vous mais moi j’adore les bulles… j’essaie au moins une dizaine de flacons de bain moussant, de gels et de huiles de douche, de boules fondantes dans l’eau de la baignoire !
J’en perds la notion de temps tellement ça me fait du bien… rien de mieux qu’un bon bain dans une ambiance échogène avec comme musique de fond un titre de Ch3aybia, des plus illustres :
« mine ana ou mine nta ahya wine… »
En sortant de la douche je prends le temps de scruter un peu le décor… je n’ai pas fréquenté la haute moi mais, à part Dada Hlima et la folle Ch3aybia qui ne semblent pas correspondre au profil domestique de haute envergure, tout semble crier fortune !!
De la décoration fine, des tableaux dont je ne voudrais pas connaître les auteurs et des lumières bien agencées au décor pour prêter relief et éclat à ce qui en manque… mais avec tout cette opulence il y a comme un p’tit truc très humain, un air agréable qui règne dans la maison… c’est peut être lmloukhia ! que sais –je ?
La chambre qu’on me prête est celle d’une adolescente… avec ses coloris criards, sa déco tendance et son parfum de vanille, on ne s’y trompe pas…
Peut être la petite sœur de mon Nabil, quoiqu’il ne m’ait jamais parlé de sa sœur…
Ceci me ramène à l’esprit une réalité que je semble ignorer depuis un moment : cet homme je ne le connais pas ! Un parfait étranger ! Un pseudo sur le net, un joueur de scrabble aussi irréel qu’un personnage de film dont le scénario pourrait être monté de toute pièce… et rebelote la paranoïa !!
Je me rends compte soudain que je suis exactement aussi inconnue pour lui qu’il ne l’est pour moi ! Je pourrais être une voleuse ou une psychopathe qui va lui en faire voir de toutes les couleurs ! Mais lui a eu confiance en moi alors pourquoi ne pas lui accorder la mienne… ma confiance… et ma main… jusqu’à ce que la mort nous sépare…
Allez ! si j’avais été parano j’aurais imaginé que tout se passe selon le cheminement logique étudié et tracé depuis des mois par Kenza et Nabil et que je suis tombée dans leur piège comme une bleue et que tout ça visait à me faire intégrer leur organisme du crime… d’ailleurs comment se fait-il que Kenza ne m’appelle pas alors que, d’habitude, elle ne passe pas un jour sans me contacter ? et comme par hasard Nabil me contacte sur Facebook puis demande à avoir mon numéro en ce moment même ??!!
Mais bon, je ne suis pas parano du tout et donc aucune idée saugrenue du genre ne m’a effleuré l’esprit ! Non mais !
Je mets ma plus belle robe qui me donne toujours cet air de petite fillette précoce mais je ne tends pas à séduire le beau Nabil… juste ne pas le rebuter…
En sortant de la chambre je suis mon odorat aiguisé par une faim dévastatrice pour me retrouver devant la cuisine…
Je frappe à la porte… un deux coups avant d’entendre Dada Hlima me permettre de rentrer dans un gémissement incompréhensible…
Wah ! la cuisine luit de mille éclats ! Les couverts, le cristal, les lumières, le réfrigérateur… tout brille en contraste avec les lumières tamisées du couloir…
A l’intérieur Dada Hlima me reçoit d’un sourire silencieux… l’autre, certainement Ch3aybia, ne se retourne pas même quand je balbutie un Salamo 3alaykom… Un MP4 dans la main elle bouge la tête frénétiquement avec sur la face une expression mortifiée que je découvre quand elle se retourne dans une danse de circonstance… elle chante :
« ya mi ma tbkich, hada houa mektabi ! »
Dès qu’elle m’aperçoit son expression change, un gros sourire lui fend le visage et elle s’élance vers moi une poêle à la main !
Elle ne doit pas avoir plus de 18 ans et c’est une tonne de pêche et d’espièglerie ! Toute jolie et fraîche !
Elle entame à peine un salamalec marocain habituel quand on entend siffloter le mâle… je me retourne au ralenti pour enregistrer de lui chaque cliché…
Même dans mon état je me rends compte que Ch3aybia aussi se la ferme et se retourne vers l’entrée de la cuisine…
Et il entre…
Et soudain tout devient pâlichon et fade, confronté de son éclat… c’est tout simplement injuste qu’un homme soit aussi beau… et qu’un sourire fasse à la fois autant de bien que de mal…
J’étouffe au fond de ma gorge ce gémissement de femme que j’ai des fois à la vue de l’Homme… j’y arrive tant bien que mal…
Ch3aybia, elle, ne dit rien, ne gémit pas… elle détourne aussitôt le visage pour plonger dans sa vaisselle… mais sans s’empêcher de lancer dans un soupir un :
« Touh touh ! »
………………………………
Le dîner on le prend tous les quatre dans la salle à manger sans trop parler parce que Dada Hlima veut entendre le bruit de sa prothèse mandibulaire lors du mâchouillement !
Non mais c’est sérieux… elle nous rapporte que depuis un petit moment, qui peut remonter à l’hégire, elle sent des claquement au niveau de son articulation… on se soumet donc au silence rien pour les dents de Dada Hlima !
J’ai hâte de rester seule avec Nabil un peu mais Dada Hlima et l’autre folle, en bonnes hôtesses ne nous lâchent pas un instant…
Alors Nabil me lance gentiment :
« Tu veux dormir Qout Lqouloub ? »
Je vois dans les yeux des deux femmes que j’ai intérêt à dire oui… il me revient ce que Nabil a dit à propos de la jalousie de Dada Hlima à l’égard des filles qu’il fréquente mais en ce moment je crois plutôt que les deux femmes ont assez de jouer les parfaites hôtesses… enfin j’espère !
Je dis alors :
« oui, je suis un peu fatiguée… »
« rhaaaa j’avais espoir que tu te sois reposée pour que je te batte encore une fois au scrabble ! »
O misère ! On aurait pu veiller toute la soirée comme on faisait sur le net ! Mais bon, je n’oserais pas rester seule avec lui n’importe comment… ça me coûterait la vie…
« Tu ne m’as jamais battue Nabil… » dis-je bêtement…
« Euh c’est vrai ce mensonge ? Je le ferai demain alors ! »
Et il me gratifie de ce sourire… si beau que je l’en remercie !
Mais lui ne le comprend pas et me répond :
« Ne me remercie pour rien, un jour tu me revaudras ça ! »
…………………….
Ce soir sur ce lit si grand je rêverai d’amour et j’oublierai mes problèmes… je ne peux m’empêcher d’aspirer au lendemain rosé dans ce lit aux 126 papillons…
Soudain je ressens sa présence !!!
Il n’est pas loin ! Tout prêt de mes pieds ! Je le sens empaumer mes pieds froids puis glisser les mains le long de mes jambes ! Doucement et suavement mais vigoureusement, il me cloue au lit ! Il monte par mes cuisses et, plus en haut, appuie sur mon ventre et ma poitrine !!! Et bientôt il m’écrase tout le corps sous son poids…
Il me caresse le visage, me ferme les yeux…
Et je me laisse couler dans les bras de Morphée….
Bande de tordus!